A ma portée…ou pas

Je l’ai portée. Dans mon coeur en tout premier, quand son existence n’était qu’un désir, une attente. Puis dans mon ventre, pendant neuf mois et même un peu plus. Puis elle est née. Je l’ai portée contre mon coeur, contre mon sein. Je l’ai blottie dans mes bras, enveloppée de mon amour, protégée du monde.

Puis je l’ai posée, mais pas trop loin. Toujours reliée à moi par sa petite main agrippée à la grande mienne. J’ai soutenu ses premiers pas sur terre, accompagné ses premiers gestes malhabiles.

Je l’ai portée. Par ma force, par ma foi. Je l’ai guidée dans ses débuts de vie, lui ai montré le chemin à prendre, rattrapée quand elle a trébuché.

Je ne peux plus la porter. Elle m’a échappée. Belle échappée….Et je la vois, grande et forte à  l’extérieur, toute petite et emplie de doute à l’intérieur.

J’ai tenté de reprendre sa petite main dans la mienne, pour de nouveau la guider sur ce nouveau chemin si escarpé qu’est le monde des grands. Mais elle a refusé.

Elle s’est assise devant ce chemin. A poussé un long soupir, en repoussant ses beaux cheveux blonds. Elle a alors prononcé cette phrase si lourde de conséquence…..

« J’ai la flemme »

Putain d’adolescence….

La frontière invisible.

(Article initialement publié en septembre 2012)

peinture d’Emile Munier (1840/1895) – Google

Il y a quelque chose que je n’explique pas dans la relation que j’ai avec mes enfants.
Quelque chose d’incontrôlé, d’incontrôlable. Quelque chose qui parfois me dérange.

Une distance, une frontière, presque un rejet de ma part….

Moi, mère poule patentée, si fusionnelle et accro à mes petits. Eux, si câlins et si tactiles.

Qu’est-ce qui fait, qu’à un moment donné, nos corps et nos âmes se séparent ainsi.

Je m’explique.
Pour ma fille aînée, ma toute petite, l’amour de ma vie, cette distance s’est faite naturellement vers l’âge de 6/7 ans. Elle grandissait, tout en autonomie, de mon côté je pouponnais ses 3 petites soeurs. J’ai trouvé cet « éloignement » naturel et constructif pour ma fille. Il était temps de la laisser évoluer en tant qu’individu, et non plus en tant que chair de ma chair, petit bout d’amour à dévorer sans cesse.

Pour ma seconde fille, je me suis « éloignée » très vite, du fait de son caractère extrêmement violent et de son attitude de rejet. Mais c’est assez ambivalent, car encore aujourd’hui (elle a 12 ans passés), elle oscille toujours entre rebellion et fusion.

Pour ma troisième, ma Perle, cela a été plus long, du fait de notre extrême fusion. Fusion alimentée par son comportement doux, tendre et paisible. Il aura fallu les évènements dramatiques du printemps dernier pour que cette séparation se fasse, dans la violence et l’éloignement. Et voilà que ça y est, elle m’agace aussi par moments.

Pour ma dernière fille, cela a été brutal et imprévisible. Ma toute petite, ma dernière blonde, celle que j’ai chouchoutée longtemps, sans petit bébé derrière pour voler sa ration de câlins.

Mais un jour, il y a environ 1 an et demi, 2 ans….Je ne l’ai plus supportée. Tous ses excès, ses bétises, son énergie dévorante et débordante….Tout ce qui me faisais fondre et sourire l’instant d’avant m’était insupportable. Elle rentrait de l’école et déjà je m’en prenais à elle.

Pour mon dernier-né, de presque 4 ans, cette distance n’a pas encore eu lieu. Quand j’enfouis mon nez dans son petit cou tout chaud, quand je le prends dans mes bras, c’est encore mon petit bébé. Je ressens les mêmes émotions qu’aux temps de ses premiers mois. Son odeur, la texture de sa peau, tout est encore identique. Bien qu’il grandisse, qu’il s’éloigne, nous restons encore intimement liés par notre vécu commun, fusionnels et câlins.

Mais pourquoi ce rejet de ma part ? Pourquoi, quasiment du jour au lendemain, ce qui me faisait sourire et trembler d’émotion, m’insupporte comme ça ?

Pour aller plus loin, même leur odeur corporel me dérange.

Elles ont toutes changé d’odeur, perdant cette odeur douceâtre de bébé blond, de sucre et de lait, pour exhaler une odeur âcre et « repoussante ». (si si, je vous assure, elles se lavent !)

Est-ce une histoire de « phéromones« , destinées à me « sevrer » afin que je puisse de nouveau procréer ? Est-ce uniquement une bizarrerie de ma part ?
Je m’interroge souvent à ce sujet. Car trop souvent je repousse leurs câlins, gênée, ne sachant plus comment faire pour enlacer ces petites filles, au corps si grand, si dur…un peu rebutée aussi….

Pourquoi ne puis-je pas, à vie, les aimer comme des nouveaux-nés ?

[C’était la question existentielle du jour !] [j’ai une dizaine d’articles sur le feu, des idées qui fourmillent, mais pas beaucoup de temps, hélas…]